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Réflexions impromptues

Christian Poché, dimanche 21 septembre 2003. [2003-12-13 17:46:58]

Il me semble qu’il y a à l’heure actuelle une sépararion de plus en plus poussée et dangereuse entre la musicologie occidentale sur le monde arabe et la recherche arabe sur sa propre musique. Chaque domaine ignore de plus en plus ce que fait l’autre pour de multiples raisons : les ouvrages publiés ici ne sont pas connus ailleurs, ils circulent mal, ils sont devenus onéreux, ce qui est musique ici ne semble pas intéresser l’autre, ou tout simplement, une barrière due aux langues freine la connaissance. Quant je pense qu’au Caire on en est encore au Grove 5, et que les écrits de H.G. Farmer ne sont cités que dans les rares traductions arabes.

Normalement un pont, voire un lien, aurait du être jeté par les nombreux étudiants de langue arabe qui suivent des cursus en Europe. Eux seuls sont capables d’évaluer la situation de part et d’autre. Mais une fois obtenu leur diplôme, souvent ceux-ci disparaissent à l’horizon ou alors, l’enjeu qui leur est demandé en Occident, ne leur permet pas d’affronter avec un appareil critique adéquat, leur propre culture. Ils l’a découvre ainsi par le biais de l’Occident.

Témoin entre autres de cet état d’aberration, l’ouvrage récent de Ayari Mondher, L’écoute des musiques arabes improvisées : Essai de psychologie cognitive de l’audition, Paris, L’Harmattan, 2003. Cet essai montre que l’auteur possède un point de vue strictement occidental sur des questions dont la problématique lui échappe. Seul point de convergence entre ces deux mondes, les publications ici ou là, sont de plus en plus le résultat de la recherche universitaire. L’on assiste en Orient à la disparition progressive ce que qu’était le musicologue d’antan. Un honnête homme issu de la bourgeoisie, épris de musique, mais pouvant disserter sur de multiples sujets littéraires, possédant une bibliothèque privée qu’il ne montre pas et dont il ne cite qu’épisodiquement ses sources. Cet amoureux de la chose musicale rédige ainsi en s’appuyant sur la masse de documents antérieus qu’il détient, tout en se reférant peu à la tradition orale, son ouvrage, qui généralement est un commentaire de faits connus.

Dans le texte "Music arabe since 1918" que j’ai rédigé pour le Revised Grove (Londres 2002), je disais qu’à partir de 1970, on assistait dans le monde arabe à un essouflement de la pensée théorique (mûsîqî), l’une des trois démarches qui a conduit la problématique musicale aux côtés de l’approche sociale du musicien (adab) et de la question épineuse soulevée par la relation de la musique et de la religion (samâ’). C’est ainsi qu’après cette date l’on voit apparaître la montée de problèmes liés à la pédagogie et le maqâm n’est plus envisagé que sous son aspect pratique et pédagogique. C’est pourquoi l’on assiste à la publication d’une floraison d’ouvrages qui réduisent le maqâm à une échelle aux degrés ascendants et descendants, approche qui n’a plus rien à voir avec l’ancienne conception complexe du maqâm qui stipulait son développement et que l’Occident a privilégié. J’estimais, toujours dans ce même article, que l’ouvrage de Youssef Shawki, Qiyâs al-sullam al-mûsîqâ al-’arabiyya [Mesures de l’échelle musicales arabe], Le Caire, 1969, était un des dernies jalons théoriques de la pensée musicale arabe sur la fin du XXe siècle. Depuis toutefois, il est apparu deux contributions qui confortent cette démarche. Mais elles ne sont rien dans la vaste production de littérature musicale du monde arabe. La première est celle d’Izîs Fathallah (annoté et édité par), Mikhâ’il Mishâqah, al-Risâla al-Shihâbiyya fî al-sinâ’ah al-mûsîqiyya , Le Caire Dâr al-Fikr al-’Arabî, 1996. Cette étude traite du quart de ton. La seconde en sont les Actes de différents Congrès tenus au Caire à partir de 1992, à savoir : Mahrajân wa-Mu’tamar al-mûsîqî al-’arabiyyah, al-Abhâth, Hawla al-Maqâmât al-’arabiyya [Communications ayant traits au maqâm-s arabes], Le Caire, Dâr al-Ubarâ al-Misriyya, 1998, in-4, 243 pp.

En ce qui concerne la bibliographie je dois signaler ici la parution ces dernières années de deux outils, l’un au Caire l’autre à Bagdad, qui valent ce qu’ils valent. Ce sont ’Abbâs Muhammad Salâma, Bibliûgrâfiyya al-ghinâ’ wa-al-mûsîqâ al-’arabiyya, Le Caire, Ministère de la Culture, 1998. Cet ouvrage contient 1709 entrées dont quelques unes en langues européennes. Ûsâma Nâsir al-Naqshbandî, Makhtûtât al-mûsîqa wa-al-ghinâ’ wa-al-samâ’ [Manuscrits de musique et d’audition musicale spirituelle], Bagdad, Dâr al-Shu’ûn al-Thaqâfiyya, 2001. Cette étude porte sur l’analyse de 107 manuscrits déposés dans les bibliothèques d’Irak. Dans la réédition de La musique arabe de Rodolphe d’Erlanger que j’ai réalisée pour Paul Geuthner (Paris 2001), je disais ausssi qu’il était temps de revenir en ce qui concerne les ouvrages théoriques, vers les originaux en langue arabe qui tous ont été publiés depuis que d’Erlanger en a donné la première édition.

En ce qui concerne la discographie tout est à faire. Je signale toutefois ici un travail méritoire, les deux volumres parus au Caire, rédigés par les discothécaires de Dâr al-Kutub, Fihris al-mûsîqâ wa-al-ghinâ’ al-’arabî al-qadîm al-musajjala ’ala ustuwanât [Index de la musique arabe ancienne enregistrée sur disques 78 tours et déposés à la Bibliothèque nationale], Le Caire, Dâr al-Kutub, 1998. Pour finir, cet impromptu, je rappelle ici la publication de mon dernier article : Christian Poché, "Les lyres de la péninsule arabique selon l’archéologie, les sources écrites et la transmission orale" in Archéologie et musique, Paris, Cité de la musique, 2002, 23-29. Il traite de problèmes très différents, ce qui confirme l’élargissement du champ musical arabe à l’orée du XXIe siècle.

Bonne continuation.



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